Tout le monde affirme vouloir une éducation numérique « centrée sur l’humain ». La formule figure dans les recommandations internationales, les stratégies nationales, les présentations des entreprises technologiques. Elle est consensuelle, mais elle reste souvent vague. Que signifie-t-elle concrètement pour celui qui conçoit ou évalue un dispositif ?
Un principe des recommandations internationales
L’UNESCO (2021, 2023) place l’approche centrée sur l’humain au cœur de ses orientations sur l’IA en éducation. Elle insiste sur la protection de l’agentivité humaine, sur l’inclusion et sur la responsabilité des décisions.
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (Règlement (UE) 2024/1689) classe d’ailleurs plusieurs usages de l’IA en éducation parmi les systèmes à haut risque, notamment ceux qui déterminent l’accès à une formation ou évaluent les apprenants, et impose pour eux une supervision humaine.

Trois implications concrètes
Je pense que le principe « centré sur l’humain » implique au moins trois choses :
- que les décisions importantes concernant un apprenant, comme une orientation, une sanction ou une certification, soient prises ou validées par une personne ;
- que les apprenants et les enseignants soient associés à la conception des outils qui les concernent ;
- que la relation pédagogique ne soit pas remplacée, mais soutenue par la technologie.
La question du remplacement
Selwyn (2019) a analysé de manière critique l’idée que les robots ou l’IA pourraient remplacer les enseignants. Il montre que l’enseignement est une activité profondément sociale, relationnelle et éthique, qui ne se réduit pas à la transmission d’informations ou à la correction d’exercices.
Les technologies peuvent prendre en charge certaines tâches, mais la relation éducative, faite de confiance, d’attention et de jugement, reste humaine.
La technologie peut soutenir la relation éducative ; elle ne peut pas la remplacer.
Des conséquences pour la conception
Ces principes ont des conséquences pratiques. Ils invitent à prévoir des temps d’échange humain dans chaque parcours, à ne jamais automatiser une décision d’orientation ou de sanction, à rendre les systèmes explicables et contestables. Ils invitent aussi à évaluer les dispositifs en interrogeant les apprenants et les enseignants sur leur expérience, et pas seulement sur leurs résultats.
Un exemple concret
Une université envisage d’utiliser un système automatique pour orienter les étudiants de première année vers des parcours de soutien. Le système analyse les résultats et l’activité en ligne, et propose une affectation.
Après discussion avec les enseignants et les représentants étudiants, l’université décide que le système ne fera que des suggestions. Chaque suggestion est examinée par un tuteur, qui rencontre l’étudiant avant toute décision. Les étudiants peuvent consulter les raisons de la suggestion et la contester.
Les tuteurs constatent que, dans une partie des cas, l’entretien révèle des éléments que le système ne pouvait pas connaître, et conduit à une décision différente.
Ce que cela change pour l’évaluation
Évaluer un dispositif qui intègre de l’IA suppose d’examiner la place réelle laissée à l’humain : qui décide, sur quelles informations, avec quelle possibilité de contestation ? Ces questions relèvent à la fois de l’éthique et de la qualité pédagogique.
L’évaluation peut aussi porter sur l’expérience des apprenants et des enseignants : se sentent-ils respectés, informés, impliqués ?
En conclusion
« Centré sur l’humain » ne doit pas rester un slogan. Concrètement, cela signifie que les décisions importantes restent humaines, que les usagers sont associés à la conception des outils, et que la technologie soutient la relation pédagogique au lieu de la remplacer. Ces principes peuvent être traduits en règles de conception et en critères d’évaluation.
Et vous ? Quelle décision pédagogique ne devrait jamais être automatisée, selon vous ?
Références
- Règlement (UE) 2024/1689 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle.
- Selwyn, N. (2019). Should robots replace teachers? AI and the future of education. Polity Press.
- UNESCO (2021). AI and education: Guidance for policy-makers. UNESCO.
- UNESCO (2023). Guidance for generative AI in education and research. UNESCO.


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