Ludification

Évaluer une démarche ludifiée sans se laisser séduire

Les apprenants aiment souvent les activités ludiques. Ce n’est pas une preuve qu’ils apprennent mieux.

IMTIYAZ AcademyIbrahim Ben KhajjouChercheur en sciences de l'éducationmars 13, 20264 min de lecture0 commentaires

Les retours des apprenants sur les activités ludifiées sont souvent très positifs. Ils disent avoir aimé, s’être amusés, avoir trouvé le cours plus vivant. Cette satisfaction est précieuse : elle compte pour la motivation et pour le climat de la classe. Mais elle ne suffit pas à démontrer un effet sur l’apprentissage.

Des effets réels mais variables

Les synthèses de recherche montrent que la ludification peut avoir des effets positifs, mais que ces effets dépendent fortement du contexte, de la conception et des publics (Hamari, Koivisto et Sarsa, 2014 ; Sailer et Homner, 2020). Autrement dit, la question n’est pas « la ludification fonctionne-t-elle ? » mais « cette démarche fonctionne-t-elle ici, pour ces apprenants, sur ces objectifs ? ».

À retenir : La satisfaction ne prouve pas l’efficacité ; Se méfier de l’effet de nouveauté ; Vérifier que tous les profils en bénéficient
À retenir : Évaluer une démarche ludifiée sans se laisser séduire

Les pièges de l’évaluation

Plusieurs pièges guettent l’évaluation d’une démarche ludifiée :

  • confondre satisfaction et apprentissage ;
  • évaluer seulement sur quelques semaines, pendant l’effet de nouveauté ;
  • comparer avec un groupe qui n’a reçu aucune intervention, plutôt qu’avec une autre méthode active ;
  • ignorer les apprenants qui n’ont pas aimé ou qui ont décroché.

L’effet de nouveauté est particulièrement trompeur : toute innovation suscite un regain d’intérêt initial, qui peut gonfler les résultats des premières semaines.

Une évaluation plus robuste

Pour évaluer sérieusement une démarche de ludification, je propose de :

  • définir à l’avance les résultats attendus, en termes d’apprentissage et pas seulement de motivation ;
  • mesurer ces résultats avant et après, et si possible quelques semaines plus tard ;
  • observer la persistance de l’engagement dans le temps ;
  • analyser les effets selon les profils d’apprenants ;
  • recueillir le point de vue de ceux qui n’ont pas adhéré.

Ce que les apprenants aiment n’est pas toujours ce qui les fait apprendre, et inversement.

Équité et ludification

Il faut enfin vérifier que tous les profils d’apprenants bénéficient de la démarche, pas seulement les plus compétitifs. Les mécaniques de compétition, en particulier, peuvent creuser les écarts : les apprenants déjà à l’aise gagnent, se sentent valorisés et s’engagent davantage, tandis que les autres se découragent.

Les modèles d’évaluation des formations, comme celui de Kirkpatrick (Kirkpatrick et Kirkpatrick, 2006), rappellent que les réactions ne sont qu’un premier niveau d’analyse.

Un exemple concret

Une équipe introduit une démarche ludifiée dans un cours de grammaire en FLE et l’évalue après quatre semaines. Les résultats sont très positifs : satisfaction élevée, participation en hausse, meilleurs scores aux quiz.

Prudente, l’équipe poursuit l’évaluation sur tout le semestre. La participation diminue progressivement, les écarts entre apprenants se creusent, et les résultats à l’examen final ne diffèrent pas de ceux des années précédentes. Les entretiens révèlent que certains apprenants ont trouvé la compétition stressante.

L’équipe ne renonce pas à la ludification, mais la transforme : moins de compétition, plus de défis personnels et collaboratifs, et une évaluation régulière de ses effets.

Ce que cela change pour l’évaluation

Cet exemple illustre l’importance de la durée dans l’évaluation des innovations pédagogiques. Les premières semaines sont souvent marquées par l’effet de nouveauté ; seules les évaluations plus longues permettent de juger les effets durables.

Il montre aussi l’intérêt des méthodes mixtes : les données quantitatives disent ce qui se passe, les entretiens aident à comprendre pourquoi. La théorie de Landers (2014) offre un cadre utile : elle invite à identifier le comportement que la ludification doit modifier, puis à vérifier séparément que ce comportement change et qu’il améliore l’apprentissage.

En conclusion

La satisfaction des apprenants est précieuse, mais elle ne prouve pas l’efficacité d’une démarche ludifiée. Une évaluation rigoureuse définit les résultats attendus, mesure sur la durée, analyse les effets selon les profils et écoute ceux qui n’ont pas adhéré. C’est à ce prix que la ludification peut devenir une pratique fondée sur des preuves.

Et vous ? Avez-vous des données qui montrent l’effet de vos activités ludiques sur les apprentissages ?

Références

  1. Hamari, J., Koivisto, J., et Sarsa, H. (2014). Does gamification work? A literature review of empirical studies on gamification. Proceedings of the 47th Hawaii International Conference on System Sciences (p. 3025–3034). IEEE.
  2. Kirkpatrick, D. L., et Kirkpatrick, J. D. (2006). Evaluating training programs: The four levels (3e éd.). Berrett-Koehler.
  3. Landers, R. N. (2014). Developing a theory of gamified learning: Linking serious games and gamification of learning. Simulation & Gaming, 45(6), 752–768.
  4. Sailer, M., et Homner, L. (2020). The gamification of learning: A meta-analysis. Educational Psychology Review, 32(1), 77–112.

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À propos de l'auteur

Ibrahim Ben Khajjou

Doctorant en sciences de l'éducation à l'ENS de Tétouan. Spécialisé dans l'évaluation de dispositifs et de programmes de formation, il s'intéresse aussi à l'éducation numérique et à l'IA en éducation.

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