Quand l’art-thérapie remet des lycéens décrocheurs sur la voie
Dans le cadre d’un projet pour favoriser l’inclusion et la persévérance scolaire, des adolescents décrocheurs retrouvent confiance, fierté et motivation à travers des ateliers d’art-thérapie. Écriture, photo, musique et arts plastiques pour redonner de l’élan.
Au Pôle d’accompagnement à la persévérance scolaire (PAPS) du lycée Bernard-Palissy, à Saintes (Charente-Maritime), sept adolescents en décrochage ont participé à une semaine d’ateliers de musique, de photo et d’arts plastiques. Ces séances ont ravivé confiance, appartenance et désir d’avenir1.
Ces jeunes, âgés de 16 à 18 ans, avaient quitté l’école depuis plusieurs mois. Certains se sentaient exclus, d’autres simplement perdus. Le PAPS, coordonné par Sylvie Civrais, enseignante référente, leur offre un cadre de remobilisation : une année pour retrouver une orientation, se reconstruire, se remettre en mouvement. Une semaine d’ateliers artistiques courts, structurés, en petits groupes leur a été proposée pour renouer avec le plaisir d’agir, la confiance en soi et le rapport aux autres.
Différents arts pour s’exprimer
La musique a offert très vite le sentiment de réussir et de coopérer. Ce médium, dont les effets sur le cerveau sont désormais bien documentés par les neurosciences, stimule à la fois les circuits de la récompense et de la mémoire émotionnelle. La photographie et le collage ont permis de cadrer, de choisir et de se raconter. Le groupe restreint, composé de deux à quatre jeunes, a constitué un espace où chacun pouvait être vu, entendu et reconnu.
Ces pratiques se sont appuyées sur les ressources, à savoir les capacités humaines physiques, cognitives, affectives, et sociales, encore présentes malgré la fragilité, réactivant la confiance et la motivation. Loin du cadre scolaire traditionnel, l’art-thérapie a permis à ces adolescents de retrouver une forme d’élan intérieur.
Les ateliers ont donné lieu à des scènes simples mais révélatrices. Carla, par exemple, commence par refuser les thèmes proposés puis demande : « Je peux chanter ? » Sa voix, d’abord timide, s’est affirmée au fil des jours. En fin de semaine, elle a chanté devant les autres. Son visage semblait animé par un sentiment de fierté et de considération.
Exister aux yeux des autres
Florian et Maurice, eux, ont d’abord cherché à s’imposer : l’un à la guitare, l’autre au djembé. Peu à peu, ils se sont écoutés, se sont répondu, puis ont ri. La musique est devenue un terrain d’entente. À la répétition générale, ils s’encourageaient, se regardaient avant de jouer. Le duo avait remplacé le duel.
Lucien, plus réservé, s’est saisi de l’appareil photo. À travers le cadre et la lumière, il cherchait la bonne distance. Peu à peu, il a montré ses clichés, demandé des avis, puis écrit un haïku pour accompagner son cyanotype. En se découvrant un regard singulier, il s’est reconnu une légitimité nouvelle. Son camarade Léo, passionné de calligraphie et de photographie, a ajouté le sien : « Un insecte se pose / sur un nénuphar / sacrée métamorphose. » Le jour de la restitution, il confie : « Je ne savais pas que je pouvais faire quelque chose d’aussi beau. »
Ces instants modestes mais intenses disent mieux que des discours ce que l’art peut réactiver : la confiance, la fierté et le sentiment d’exister aux yeux des autres.
Un cadre pensé pour soutenir l’estime de soi
Les résultats sont modestes mais significatifs. À l’échelle de Rosenberg2, l’estime de soi moyenne est passée de 25,8 à 27,7. Pour le sous-groupe musique et chant, elle a progressé de 27 à 29,6. Les observations montrent davantage d’initiatives, d’entraide et de fierté à présenter ses créations. Ces chiffres confirment ce que l’on perçoit dans les ateliers : la reconnaissance du regard de l’autre et la réussite immédiate nourrissent la motivation et la persévérance.
Tous n’ont pas évolué au même rythme. Maurice garde une estime de soi fluctuante malgré un fort engagement rythmique ; Lucien, lui, a progressé dans l’expression mais reste réservé. Ces différences rappellent qu’une semaine ne suffit pas à tout résoudre, mais qu’elle peut suffire à relancer une dynamique. L’essentiel est que le mouvement soit enclenché et que chacun reparte avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose.
L’apport de l’art-thérapie
Chaque participant a commencé par un entretien individuel pour formuler son intention, avant de suivre cinq à sept ateliers collectifs. Une restitution devant un public restreint a clôturé la semaine sous forme d’exposition ou de mini-concert. Les outils d’évaluation reposaient sur un questionnaire d’estime de soi avant et après, des observations pendant les séances et une autoévaluation sensible à la fin de chaque atelier.
Cette recherche met en évidence l’apport majeur de l’art-thérapie auprès des adolescents décrocheurs. Elle confirme son effet de restauration identitaire et relationnelle, en renforçant la confiance, la considération et le sentiment d’appartenance au groupe.
La posture de l’art-thérapeute vient compléter celle de l’enseignant : toutes deux poursuivent un objectif commun de soutien et d’épanouissement du jeune, mais selon des modalités différentes et cohérentes. Tandis que l’enseignant accompagne les apprentissages dans un cadre structuré et collectif, l’art-thérapeute propose un espace plus intime, libéré de l’évaluation, où l’expression créative devient un moyen de se dire et de se reconstruire. Cette posture spécifique de la relation d’aide favorise le soutien psychique et ouvre la possibilité d’un réengagement progressif du jeune dans son parcours éducatif.
Ces constats invitent à penser l’art-thérapie comme un levier complémentaire au sein des politiques de prévention du décrochage scolaire, à la croisée de la pédagogie et du soin.
Des pistes pour l’école
De cette expérience se dégagent quelques repères simples pour les établissements. Un cadre court et clair, sur cinq à sept séances régulières dans un même lieu, instaure la sécurité. De petits groupes permettent à chacun d’agir, d’observer et de soutenir les autres. Les activités choisies – instruments accessibles, collages libres, photographies sur smartphone – offrent une réussite immédiate.
Enfin, la valorisation publique, par une mini-exposition ou un concert, renforce la fierté d’être vu et entendu. Laisser des traces, par une photo, un carnet ou une phrase-clé, prolonge le sens de l’expérience. Ces leviers ne demandent pas de moyens importants, mais une posture accueillante et un cadre structurant. L’art est ici un outil de reconstruction identitaire et sociale.
L’expérience menée au PAPS s’inscrit dans une dynamique plus large : celle de projets institutionnels qui explorent le potentiel de l’art-thérapie pour favoriser inclusion et persévérance scolaire. On peut notamment citer le projet pilote conduit par Karen Toutain dans l’académie d’Orléans-Tours, en partenariat avec l’Afratapem et la Cardie3, qui illustre la fécondité de ce dialogue entre soin, création et éducation.
Retrouver le gout d’agir
L’approche intégrative proposée plaide pour une articulation entre pédagogie, accompagnement et soutien individuel au sein des dispositifs de remédiation scolaire. Elle contribue à restaurer la confiance, à améliorer le climat scolaire et à prévenir le décrochage. Elle participe à la construction d’un environnement éducatif plus inclusif, ouvrant la voie à de nouvelles formes de coopération entre les acteurs engagés auprès des jeunes. Un temps court, une médiation artistique et un petit groupe suffisent parfois à retisser l’élan. Les jeunes retrouvent le gout d’agir, d’être regardés autrement et de se projeter à nouveau.
Dans ses travaux, Jean-Luc Sudres4 rappelle que prendre soin d’un adolescent, c’est d’abord lui permettre d’exister dans la relation. Et c’est peut-être cela, finalement, le cœur de l’école : permettre à chacun de se sentir vivant parmi les autres.
Marion Magriau
Enseignante de lettres-histoire au Lycée de l’Atlantique de Royan (Charente-Maritime)
